Connected Refugees

Par Quentin Lobbé, Doctorant en informatique et sociologie à Télécom ParisTech

À mesure que le train s’approche de Dunkerque, le relief se fait plus discret. S’affaisse. Répétitif, presque monotone. Au loin, la mer et – derrière – l’Angleterre pour seul horizon.

Je retrouve l’équipe de MapFugees : Katja, Jorieke et Johan. Ils sont là depuis une semaine déjà, éprouvés mais toujours aussi motivés. D’autres m’ont précédé, d’autres nous succéderons. L’équipe cherche à dresser une carte du camp de réfugiés de Grande-Synthe (proche de Dunkerque), nouvellement installé par Médecins sans frontières. La tâche n’est pas simple d’autant que nous partons de zéro : le camp était, il y a encore quelques semaines, une simple friche, les images satellites ne sont d’aucune utilité. Les résidents du camp participent au travail de cartographie, c’est une condition essentielle à la tenue du projet. Nous rassemblons rapidement le matériel, quelques ordinateurs, des clés 3G, des GPS, des chargeurs, des batteries et une montagne de Field Papers vierges ou déjà annotés. Le territoire occupé par le camp a été préalablement divisé en portions égales, imprimées sur papier en autant de Field Papers qui serviront de support à la récolte d’informations sur place. Chaque Field Paper est unique et porte la marque du binôme qui l’a édité : réfugié + bénévole + numéro du GPS + date, permettant de tracer et de suivre l’évolution du processus de cartographie de chaque zone.

Assembler les Field Papers, Dunkerque, Avril 2016
GPS, Dunkerque, Avril 2016
GPS, Dunkerque, Avril 2016

Nous nous mettons en route. Le bus quitte le centre de Dunkerque, longe le port, les quais et les ferrys en partance pour le Royaume-Uni. Nous arrivons aux abords d’une importante zone commerciale et industrielle prêt de Grande-Synthe. Il faut la traverser, longer routes et ronds-points et suivre un chemin balisé sur le terre-plein central d’une rocade avant d’atteindre le camp, dangereusement niché entre l’A16 et les lignes de trains reliant Dunkerque à Calais.

Grande Synthe, Avril 2016

Les liens que nous tissons nous décrivent, façonnent nos appartenances et nos idées. Ils nous renforcent et nous aident à nous construire, parfois à tenir. Avec l’apparition de la figure du migrant connecté [1], il a définitivement été établi que les migrants étaient acteurs d’une culture de liens, renforcé par l’usage des TIC, ravivant sans cesse la flamme d’une pulsion de présence entre le pays quitté et le pays atteint. Cette proposition n’a jamais été aussi vraie qu’à la vue du camp de Grande-Synthe.

Le charging center est littéralement le cœur du camp, c’est le premier bâtiment que nous croisons une fois le seuil franchi. Bien avant les cuisines ou les points de ravitaillements en pétrole et vêtements. Des centaines de multiprises, de chargeurs et de câbles s’entremêlent, se croisent et se chevauchent sous ce vieux porche aménagé. Les réfugiés y patientent, discutent, échangent ou jouent au football en attendant que leurs batteries ne soient à nouveaux pleines.

Charging center, Grande Synthe, Avril 2016
« Boîte » à chargeurs, Grande Synthe, Avril 2016
Chargeurs, Grande Synthe, Avril 2016

Nous nous installons dos au conteneur qui sert de point d’accueil aux réfugiés. C’est un endroit stratégique et très passant où nous attirons le regard et la curiosité des résidents. Certains d’entre eux sont déjà là, habitués, ils nous attendent prêt à repartir cartographier. Après un rapide bilan, le processus de reconnaissance semble arriver à son terme, il ne reste que l’arrière du camp et les zones de vie (cuisines, échoppes, aires d’enfants…) à quadriller. Ces dernières sont particulièrement volatiles, de nouveau points d’intérêts apparaissent chaque jour, comme ce bike workshop qui n’était pas là la veille. Nous pourrions y revenir des dizaines de fois qu’il y aurait toujours quelque chose de nouveau à ajouter à la carte.

Comme je découvre le camp, A. – qui est arrivé à Grande-Synthe il y a une semaine à peine – se propose de m’accompagner et de m’enseigner la façon dont on cartographie les lieux. Il maîtrise déjà tous les outils. À ses côté je me sens élève brouillon, aux gestes mal assurés. Notre approche combine GPS et Field Papers qu’il annote. Nous remontons la Middle Road du camp, l’artère principale qui dessert toute la zone. Certains détails sont importants à relever comme cet alignement d’arbres qui délimitent un espace repas, des points de repères que l’on voit de loin, facile à identifier. Il s’agit plus de coucher sur papier la carte mentale qu’A. se fait du camp que de respecter des conventions de cartographes. Il faut avant tout respecter la construction que se font les résidents du camp. Quels en sont les frontières ? Les nœuds, les voies ou les repères visuels à la manière d’un Kevin Lynch [2].

Géolocaliser un point d’intérêt, Grande Synthe, Avril 2016

A. m’indique les points d’intérêts manquants que nous pointons grâce au GPS et dont nous précisons les fonctions. Il s’agit de bien nommer les choses, il me reprend à de nombreuses reprises, ce Coffee Shop ci est en réalité un Coffee & Tea Shop. A. navigue entre les shelters (abris en bois de 8 m² installés par MSF), construisant son propre parcours, révélant sa façon de percevoir les lieux. C’est la structure même du camp qui se dessine alors sous nos yeux. Qui vit où ? Les familles à l’avant, les célibataires à l’arrière, les écoles au centre du camp… La carte finale proposera plusieurs layers. Plusieurs couches pour plusieurs usages. Les bénévoles, la logistique, les associations, les résidents. Tous doivent s’emparer de cet outil.

Middle Road, Grande Synthe, Avril 2016

À mesure que nous nous enfonçons dans le camp, A. s’ouvre à moi. Cartographier le camp rompt avec la routine et l’ennui. Il raconte son histoire, sa vie d’avant, là-bas, au Kurdistan. Nous engageons la conversation avec d’autres réfugiés curieux de ce que nous faisons. A. en tire une certaine fierté, construire la carte noue des liens avec les résidents, avec les volontaires, avec chacun d’eux. Mais pour les réfugiés, les besoins en terme de carte vont déjà au-delà du camp, ils se tournent vers l’extérieur, hors la jungle de Grande-Synthe. Comment atteindre le centre de Dunkerque ? Comment se rendre à la poste ? Au Auchan ? Au lac pour pécher ? Où trouver du Wi-Fi ? La carte n’est vraisemblablement que le point de départ pour un nouveau travail de Way In qui s’ouvre à nous.

Pont Nord, Grande Synthe, Avril 2016

Nous rejoignons l’équipe, il reste à numériser notre travail. Télécharger les données, reporter les points, redessiner les contours de chaque bâtiment, catégoriser tel ou tel lieu puis, finalement, tout uploader sur OpenStreetMap (OSM). Il faut faire vite, l’autonomie de nos ordinateurs n’est pas illimitée, même pour nous la durée de vie d’une batterie est vitale. C’est le camp dans sa globalité qui semble construit autour de ce besoin de charger. Recharger. L’alimentation en électricité manque cruellement, l’arrivée d’une borne Wi-Fi est primordiale. Nous nous en sortons grâce à des clés 3G. Il est parfois possible de capter un réseaux ouvert, me dit A., mais cela ne dure pas longtemps. Se connecter devrait être un droit fondamental.

A. et moi devenons amis sur Facebook. Son smartphone regorge d’applications en tous genres, bien plus que le mien. Facebook, Whatsapp et Viber en tête. Il ne le quitte pas des yeux, tout le temps à le manipuler, vérifier sa messagerie. Il ne s’en séparerait pour rien au monde. En tout cas pas maintenant. Certaines applications lui ont déjà rendu de précieux services, Sygic, par exemple, lui permet d’avoir accès à un GPS sans connexion à internet.

En suivant le fil de son compte Facebook nous remontons à la source de son propre périple depuis la frontière irakienne, illustré de photos postées sur Instagram, comme autant de traces numériques laissées derrière lui. Il s’interrompt. De nouveaux messages. Sa famille restée au Kurdistan, ses amis sur le camp, ceux qui ont pu traverser. A. n’est jamais seul. Son téléphone porte la voix de tout ceux qui lui sont chers. Dans sa poche ils sont des centaines, peut être des milliers à l’accompagner.

De retour à Dunkerque, l’équipe passe une bonne partie de la nuit à faire du data cleaning, rectifier certains tracés de bâtis maladroits, dédoublonner les données… Katja doit modérer les contributeurs d’OpenStreetMap qui déjà derrière leurs propres écrans s’emparent de la carte, la modifient, l’améliorent. Comme elle le dit – « We don´t need a perfect map (yet). »

Au matin, la première version de la carte est prête, nous l’imprimons et l’apportons au camp. Il est 14h, Grande-Synthe s’éveille sous la pluie. La plupart des volontaires arrivent en même temps que nous. Il n’est de toute façons pas nécessaire de venir plus tôt, beaucoup de résidents ont passé la nuit dehors à essayer de rejoindre l’Angleterre. Ils sont rentrés tard et se lèvent à peine. Certains ne reviendront pas avant plusieurs jours, certains disparaissent. A. et les autres nous rejoignent au compte-gouttes, ensemble nous assemblons la carte que nous affichons sur le conteneur.

Voir la carte d’un seul tenant est un premier aboutissement et cela ouvre de nouvelles perspectives. Nous pouvons enfin prendre du recul sur le travail accompli. Avoir un regard critique. Les résidents s’approchent pointent du doigt des erreurs, des imprécisions. Quid de la traduction en Kurde ? L’un d’eux propose de s’en charger. Il manque les portes d’accès à la zone médicale, bien, A. et moi repartons GPS à la main. Faut-il séparer les douches des toilettes ? Certainement. Ils notent leurs noms à côté de leur shelter respectif. Ils s’approprient déjà la carte. Nous commençons à discuter d’un code couleur, par type de bâtiments. C’est par itération successive que la carte s’affine. D’autres questions fusent. Où afficher la carte dans le camp ? Quel format ? …

Retoucher la carte, Grande Synthe, Avril 2016

Nous terminons la journée en installant l’application OpenStreetMap sur les portables des réfugiés afin que la consultation de la carte soit rendue plus facile, l’édition également. La carte doit continuer à vivre et à évoluer après le départ de l’équipe. C’est impératif. Nous ouvrons un groupe Whatsapp afin d’échanger nos idées entre réfugiés et volontaires, se coordonner.

L’atmosphère change soudain, c’est perceptible. La vie dans le camp ralentit, les enfants rentrent, il est 18h. Ils sont déjà nombreux à se préparer pour la nuit à venir, dehors. À nouveau, chercher à traverser. À tout prix. Le charging center est bondé. Les téléphones toujours en prise. Trouver une route ou joindre un contact.

Sur le chemin du retour, longeant l’A16 et la rocade, nous croisons de nombreux réfugiés. Nous marchons quelques temps avec l’un d’entre eux. Partager sa trajectoire. Un sac et un violon pour bagage. Smartphone à la main. On nous avait vanté les mérites de sa musique dans le camp, mais n’avions pas eu la chance de l’entendre. Il est déterminé à partir. Ce soir. Il bifurque, traverse la voie rapide et se perd derrière le flots de voitures.

Les réfugiés sont les navigateurs modernes, se servant de leurs smartphones comme d’une boussole. À l’ombre de la ville de Jean Bart, l’espoir, parfois, peut tenir à une connexion 3G.

Grande Synthe, Avril 2016

[1] Dana Diminescu, Le migrant connecté, pour un manifeste épistémologique, 2005
[2] Kevin Lynch, The Image of the City, 1960

Mappers from London

By Harry Wood

I joined the mapfugees team last weekend, along with my friend Robert Scott. As big London OpenStreetMappers we’re very close to Dunkirk. This is very convenient, and at the same time it’s embarrassing. After years of participating remotely in Humanitarian OpenStreetMap Team responses to disasters in far flung places like Haiti and the Philippines, I feel embarrassed that something we might describe as a humanitarian crisis, has been playing out just 114 miles from where I live.

So for the two of us, it was a drive and a ferry direct to Dunkirk. The same ferry which the refugees are desperate to get aboard. Arriving at the same ferry port which is heavily fortified with barbed-wire to prevent them doing so. The politics and wider issues of migrants and border controls are complex and pretty unsolveable it seems to me, but arriving at the Grande-Synthe camp, and meeting refugees face to face certainly gave me a new perspective on things.

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The first guy I met, used to work in a library in Iraq. After accompanying us on a GPS tracing session to pinpoint the camp library, he invited us for tea in his shelter a few square metres shared with two other guys. It seems to be a popular ritual to share tea and have a long chat, perhaps because they know tea is a big thing in England. We joked that he was only interested in getting to the UK because we’re into tea. He laughed but then said “My friend, we’re not interested in tea, we just want a better life”. He said he’d travelled for a month, including a boat crossing. He had been sharing a shelter with three others, but one of them recently emailed him to say he’d made it to the UK. He described the violent people-smugglers who come into the camp at night, and he appeared upset as he told us they had searched his possessions and taken his Iraqi passport by force.

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We did some mapping. Not much mapping, since a lot had already been done, but we added more details: positions of embankments, address numbering corrections, building tag refinements. There were also quite a few new things being constructed in the camp. Whenever possible we involved refugees in the process of mapping the camp. On the second day I wanted to try to load some of their android phones with offline mapping apps (OSMAnd or  MAPS.ME) but we hit quite a few technical issues. The kind of thing I’ve read about other field teams having. Shaky internet connections. Dying batteries. I guess it’s good to experience that first-hand. It gave me a few ideas for better prep next time I’m faced with this kind of thing.

While failing to load android apps, I got talking to another guy. He invited me to drink tea with him and his wife and two cheerful little kids. He had a son aged 6 and a daughter aged 7. They were very friendly and image3welcoming, but spoke little english. I had a very slow conversation with him, using google translate on his phone, and all relayed to his wife. Again they had spent about a month travelling to get to Dunkirk. He had worked as a sports teacher in Iraq. He mimed to explain how they had left because of the constant bombing and gun fire every night. I can imagine there wasn’t much call for sports teachers or any kind of life for his two young kids in that environment. I asked him how much stuff they had travelled with. His wife started crying when he relayed that question. I guess they were once a reasonably well off middle-class family, but they left it all behind and ended up here with nothing but a shed and some blankets. I worried that they might think I was able to help them get into the UK somehow, so I explained that I was just here to try to make life in the camp a little better, by creating a map.

I had that intense conversation just before we had to head off. I feel rather haunted by it. It definitely gave me some things to reflect on, as Robert and I casually waived our UK passports and drove onto the ferry home.

I’m sorry we had to leave so soon, as there is more work to be done helping people use the maps. I hope Katja can continue the fantastic work she’s been doing with a rolling cast of different OpenStreetMappers supporting the mapfugees project at this camp and back at Calais.

Connected refugees

by Quentin, PhD student, Sociology of Migration, University of Telecom Paris Tech

Migrants are the actors of a culture of bonds. This is an agreed postulate in the contemporary migration researches which has never be so true than when you look at the entrance of the refugees camp of Grande Synthe.

The “Charging center” is literally the heart of the camp, this is the first building we meet, even before the kitchen area or the petrol distribution point. Dozens of power lines, chargers and smartphones stack up and get tangled under this old porch. Refugees are waiting, discussing, meeting each other or playing football until their batteries are full again.

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Our mapping process is close to the end, the most distant part of the camp remains to be explore, the living areas too – places to eat, places for the children to play… These areas change all the time : a bike workshop just appears, it was not there the day before. We could spend time and time again there would still be new things to map.

Some refugees are waiting for us to continue the tasks. As I discovered the camp, A. ( who arrives at Grande Synthe only a few days ago ) proposes to make me visit the place and to teach me the good practices of cartographers. He already masters all the tools.

Our approach combines GPS and field papers that A. live annotates, following the middle road of the camp. He puts POI, then a row of trees, a “Coffee Shop” that he insists to rename “Coffee and Tea Shop”. Well naming the places is important, making his own mental map of the camp to become reality. I mark with the GPS all the points he chooses to highlight. We navigate from place to place, building his personal wayfinding process through his relation with the camp. We reveal the structure of the camp, this will be really useful for the other associations in the goal of future developments planning.

 

Mapping the camp with A is also the occasion for him to tell me his story, his journey. He reveals himself. We meet other refugees, speak with them, they are curious, interested in what we are doing, mapping the camp his definitely a way to create new links, new connections between residents, between volunteers. We discover that in term of mapping, the needs of the refugees are already far from the camp, they want to know how to go safely to the lake to find fishes, how to go to town center, how to go outside …

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We continue with the digitalization of our work. Pointing out, drawing , categorizing and uploading everything to open street map. We must act quickly, our computers have limited autonomy, even for us, the life of a battery is important. The camp as a whole seems to be organized around this need of recharging.

A.and me become friend on facebook and take a lot of selfies. His smartphone is full of app, much more than mine. Facebook, whatsapp and viber are the most used. Sygic gives him a GPS without internet connection,n to find good direction during the journey. He speaks with his family, his parents or his friends who are still in Iraq. Applications help him to increase his desire of presence, being here and there at the same time. Refugees are the modern navigators, using smartphone as a compass.

At the end of the day the camp empties slowly, there is less agitation but the “Charging Center” is still full of people, trying to get a network. How many of them will attempt the crossing tonight ? Keeping hope may sometimes be only the result of a living 3G connection.